La présence de l’enfant

 

Le nourrisson, comme tout être vivant, est traversé de tensions qui lui viennent tant de l’intérieur du corps que de l’extérieur. Il est à la jonction de ce processus vital interne et de ce qu’il donne à voir dans ses manifestations corporelles et expressions. Mais du fait de son extrême dépendance et de son absence de langage parlé, il attire tout d’abord davantage notre attention sur les difficultés de ces mises en place de fonctions vitales : manger, boire, digérer, respirer, dormir, être éveillé, être compris et satisfait au niveau de ces besoins et des émotions que cela soulève en lui, prémisses de la pensée et des idées.

amiOn raconte qu’au XIIIe siècle le roi Frédéric II de Hohenstaufen, (1194-1250) qui parlait neuf langues : le latin, le grec, le sicilien, l’arabe, le normand, l’allemand, l’hébreu, le yiddish et le slave, voulut savoir quelle était la langue originelle, « naturelle » de l’humanité. Il pensait que c’était le grec ou le latin, seules langues originelles pures à ses yeux. Il fit donc une expérience : il installa six bébés dans une pouponnière et ordonna à leurs nourrices de les alimenter, les endormir, les baigner, mais sans jamais leur parler, pour qu’ils n’aient aucune influence extérieure. La conclusion fut dramatique : non seulement aucun bébé ne se mit à parler un quelconque langage mais tous les six dépérirent et finirent par mourir. Ainsi être en présence physiquement ne suffit pas pour vivre, si dans cette mise en présence ne se trouve pas en plus d’une réponse à apporter aux besoins physiologiques de l’enfant une communication affective et un langage. Le lait et le sommeil ne suffisent pas. La communication est aussi un élément indispensable à la vie car l’être humain est un être de relation.

S’interroger sur la présence de l’enfant comme événement philosophique suppose une mise à distance de ce qui se répète inlassablement sous nos yeux, de la confrontation répétée et continue dans le métier que j’exerce avec la rencontre et la succession de très jeunes enfants avec leurs parents, jamais identiques, toujours différents et singuliers. Mais c’est à chaque fois dans un présent particulier qu’à lieu cette rencontre.

La périnatalité et la petite enfance sont des périodes qui concentrent de façon particulièrement intense ces dimensions multiples du présent. En effet, l’enfant qui arrive est le trait d’union entre les générations passées et futures, intégré au corps de la mère pendant la grossesse, dépendant totalement d’elle et de son environnement pendant les premiers mois, se séparant progressivement d’elle au cours de la petite enfance pour se constituer individu à part entière, il n’en restera pas moins attaché pour toujours, de façon plus ou moins heureuse, parfois dramatique avec son lot de vie, cette histoire antérieure dont il est issu et les rencontres futures qui lui permettront peut-être de tisser sa résilience. Il est porteur d’espoir, d’attentes, de mandats, de projections, de désir.

D’où l’importance de l’accueil des bébés et de leurs parents dans notre société. C’est la question du commencement de la vie de l’être humain tout d’abord et de son existence qu’il apporte en venant au monde et qui se posent avec leur mystère. Ensuite les conditions de cette mise au monde, en relation avec autrui, qui tout en véhiculant des facteurs communs de nécessité vitale sont néanmoins à chaque fois singulières et étonnantes. La diversité de leurs manifestations inscrit néanmoins chaque enfant dans une histoire unique.

Et parfois cet accueil est difficile car l’enfant qui vient n’est jamais seul, il peut être accompagné de ce que Selma Fraiberg appelait « les fantômes dans la chambre d’enfant », c’est-à-dire tous les personnages liés à des événements traumatiques et non élaborés du passé de ses parents et de ses ancêtres. Fédida, qui s’est occupé de personnes atteintes de psychoses graves, en parle lui aussi en ces termes : « Ce qu’on appelle présence n’est pas présence de l’individu, mais dans le sens qui nous occupe ici, une présence de l’ordre de la manifestation des fantômes, des revenants. […] Que la présence comporte des modalités de la manifestation du revenant, sollicitant la revenance.

C’est toute la problématique généalogique, transgénérationnelle, d’une mémoire archaïque du transfert.» Il faut pouvoir affronter cette revenance qui peut se manifester par des répétitions dramatiques, pour la transformer et lui ôter son caractère mortifère, les psychiatres et psychologues sont alors des partenaires privilégiés et précieux. Chaque être humain doit réaliser son humanité qui est à la fois recherche individuelle et inscription ou refus d’inscription dans une tradition commune toujours en évolution.

enfant réseauL’enfant arrivant ainsi au monde, ne rejoindra-t-il pas tous les enfants abîmés dès leur naissance par l’alcool, les maladies, les drogues, les violences et privations endurées par leur mère durant la grossesse et tous ceux dont le potentiel est altéré par d’autres pour une bonne ou mauvaise cause ? Nous n’avons pas de réponse, hormis qu’il n’y a pas de liberté possible sans exister, sans être au monde et que la liberté est constituante de l’être humain.

Mais jusque dans quels détails peut-on concevoir et pré-déterminer un enfant ? Il nous semble qu’il y a une limite à cette illusoire puissance sur l’enfant à naître. Les catalogues d’enfants à adopter, avec leurs qualités et les références de leurs parents peu ou très diplômés, suscitent déjà bien des embarras, dans les pays où ils circulent et bien des difficultés dans l’investissement des enfants. Si les problématiques d’investissement des enfants existent de toutes façons, nous pouvons supposer que ces pré-formatages, ces pré-déterminations pèseront sur l’enfant à naître comme certains mandats le font déjà et les compliqueront et en complexifieront le déroulement.

Mais nous avons choisi de réfléchir justement à partir d’enfants réels et présents, pour lesquels la vie n’est déjà pas simple, car de toute façon la vie n’est pas simple, même quand tout va bien.

A LIRE….. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00504947/document

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité, de citer le site de Francesca : https://prendresoindenosenfantsquantiques.wordpress.com/

 

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