Il parait qu’un enfant ne fait rien

 

Je ne sais pas si le travail scolaire doit être considéré comme un travail comme un autre ; je constate en tout cas qu’il s’agit d’un travail imposé à l’enfant et qu’il doit donc bien profiter à quelqu’un.

D’ailleurs si l’enfant n’est pas rémunéré pour son travail, les parents le sont un peu, sous la forme des allocations familiales, que la loi fait dépendre de la scolarisation de l’enfant (loi que l’on peut tourner, cf. Catherine Baker). Et tout cela n’empêche pas les gens de croire dur comme fer que l’enfant, dans les sociétés occidentales, est comme dans une sorte de paradis où il échappe au travail qui lui était imposé au XIXème siècle et qui lui est encore imposé dans des pays du tiers-monde. L’enfant serait comme dans un rêve. La réalité a beau être que les enfants travaillent comme tout le monde, comme on a décidé de ne pas le voir, on ne le voit pas. C. Baker le dit bien : l’adulte prend son temps, alors que l’enfant lambine, l’adulte pleure, l’enfant pleurniche, l’adulte est persévérant, l’enfant est obstiné, etc. L’adulte travaille et gagne sa croûte ; l’enfant va à l’école pour son bien ; il n’est pas encore dans la vie « active » ; autant dire qu’il ne fait rien, il attend d’être grand.

L’enfant ne fait rien

noeIl y a un formidable mépris de l’enfant qui interdit de prendre ce qu’il fait au sérieux. Un adulte, ça se vouvoie. Ça mérite respect. Un enfant, seuls les grincheux le vouvoient. Un enfant, on peut le montrer tout nu dans des publicités à des millions de gens, ça n’a pas de pudeur, de toute façon on s’en fout. Un enfant, ça n’a pas de sexe ; on fait de l’éducation sexuelle, mais c’est toujours pour le sexe qu’il aura. Le sexe des enfants, il existe peut-être, mais en tant que problème : il n’y a que des médecins qui en parlent. Qui se préoccupe de savoir si son enfant à la possibilité d’éprouver le plaisir sexuel qu’il aimerait éprouver ?

La vie de l’enfant se passe dans l’insatisfaction sexuelle ; mais ça non plus, on ne le prendra pas au sérieux. Puéril – voilà un mot qui veut dire « pas sérieux ». Comment pourrait-on prendre au sérieux quelqu’un que l’on qualifie de « mineur » ? Je connais une gamine qui a pleuré toute une nuit parce qu’elle avait perdu un papier et qu’elle n’avait donc pas pu faire ses devoirs. Mais ce n’est là qu’une gaminerie ; on plaindra surtout les parents, pour la gêne – pour l’enfant, ça passera ! Encore et toujours, on se réfère à ce que sera l’enfant.

L’enfant lui-même, on ne le voit pas, il est transparent, quand on le regarde on voit à travers lui, son avenir. C’est bizarre que ce soit un acte révolutionnaire de pointer un doigt vers ce que tout le monde a devant le nez et de dire « voilà, ça existe ! ». La réalité, est révolutionnaire. La réalité, c’est les joies et les souffrances de l’enfant, de chacun, au moment où cela existe et non en référence à un avenir fantasmatique. L’enfant vit toute son existence d’enfant dans un monde où la réalité la plus évidente est niée. Pendant toute mon enfance, je n’ai pas su s’il existait un MOT pour désigner le sexe. Ce n’est pas faute de m’être posé la question.

La négation répétée de la réalité rend malade. Les adultes sont malades.

Heureux de s’instruire…

 L’école, c’est beaucoup la peur. Je cite C. Baker : « En réalité, Marie, avant de concevoir toutes les bonnes raisons qu’on a de ne pas mettre les enfants à l’école, j’ai agi spontanément, comme d’instinct, pour t’éviter de vivre toute ton enfance dans la peur. » L’adulte qui travaille rentre chez lui en ayant fini sa journée. L’enfant n’a jamais fini. Il y a toujours une leçon qu’il n’a pas apprise, un exercice qu’il n’a pas fait. Quand j’étais enfant, je n’étais jamais tranquille. Vivre plus de 15 ans dans la peur, ce n’est pas sérieux ?

Certains diront que ce n’étaient là qu’états d’âme du fils de bourgeois que j’étais. Mais tout le monde sait que les enfants de pauvres sont en général les premiers à détester l’école, les premiers à rêver du respect que leur donnera un « vrai » travail. Bien sûr, ils sont déçus : à l’usine, le pli est pris et on traitera les ouvriers comme les adultes traitent les enfants : mal. La réalité est qu’un enfant de pauvre aimerait tout autant qu’un enfant de riche se lever quand il a fini de dormir, et non quand la société a décidé de le faire lever (pour son bien). Il a tout autant besoin de faire pipi quand il en a envie, et non à la récré. Ces choses-là ne sont-elles pas aussi réelles, aussi importantes que son « avenir professionnel », qui de toute manière reste assez hypothétique dans le cadre de l’école ?

La liberté, ce serait un bien indispensable pour les adultes, et non pour les enfants ? Les enfants sont des êtres humains qui passent 18 ans de leur vie en privation de liberté. Comme les assassins. Mais avant de condamner un assassin, on fait au moins un procès qui a l’air sérieux. Pour un enfant, le problème n’est pas sérieux. Le problème de la liberté des gens devient sérieux quand ils atteignent 18 ans. Avant, ils ne peuvent même pas retirer en poste restante sans l’accord de leurs parents.

 Je ne vois pas d’objection à suivre Piaget lorsqu’il dit que le savoir fondamental de l’enfant n’est pas structuré de la même façon que celui de l’adulte et qu’il se recompose globalement à partir d’une interaction entre son expérience et le monde extérieur, se enfantmodifiant d’un âge à l’autre. Mais lorsqu’il dit que ces constructions successives consistent à coordonner les relations et les notions en les adaptant à une réalité de plus en plus étendue, je ne peux qu’être amenée à des questions. Veut-il dire par là que le processus d’appréhension du monde serait dynamique jusqu’à un certain âge puis statique ? Quand il parle de réalité plus “ étendue ”, n’est-on pas trompé par ce qui n’est qu’une image spatiale ? Qu’est-ce qui me prouve que le nourrisson n’a pas une perception de l’univers plus “ profonde ” que la mienne ? Ne “ comprend-il ” pas mieux que nous certaines choses ? Est-ce qu’en vieillissant nous ne perdons pas – au moins – certaines facultés d’extase, par exemple, que nous ne retrouvons que très rarement, par accident ?

Il est vrai que lorsque Piaget parle de développement intellectuel, il ne parle que d’une des formes les plus insignifiantes de l’intelligence. Quoi qu’il en soit, j’admets donc que l’enfant voit le monde sous un jour qui lui appartient. En vieillissant, l’enfant sera forcé de comprendre que la communication, hélas, suppose l’utilisation navrante de plus petits dénominateurs communs. Il lui faudra alors toute sa vie reconquérir sa singularité.

Les gens sont prêts à s’exclamer que, bien entendu, tous les humains sont égaux quels que soient leur sexe, leur âge, leur couleur. Ils sont différents, n’est-ce pas ? Voilà tout. Justement, ils n’ont pas la même forme d’intelligence, de sensibilité, etc. N’écoute pas les hypocrites et interroge-les, ces parleurs, pousse-les dans leurs retranchements, demande-leur ce qu’ils entendent par différence et tu verras resurgir des plus ceci, des moins cela, le Noir moins rationnel, la femme plus intuitive, l’enfant plus crédule. Différence pour presque tous signifie degrés. Marie, si tu savais le mal qu’on peut se donner pour apprendre à parler. Cette nécessité s’impose constamment, je le répète, d’interroger les gens : “ Qu’entendez-vous par là ? ”

Il est caractéristique que l’adulte se présente à l’enfant comme une “ grande personne ” et non comme un grand individu, c’est en effet d’un masque (la “ persona ”, le masque de théâtre) qu’il est question et l’enfant sait très vite que la grande personne lui attribue un statut correspondant à leurs deux rôles respectifs. Théâtre. La mise en scène est dure. D’un côté, ceux qui ont tous les pouvoirs et l’autorité, de l’autre, ceux qui obéissent et à qui il reste de jouer les fous….

 

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