Pourquoi un délinquant n’arrive-t-il pas à intégrer l’ordre social

 

 Parce qu’il est resté la proie de ses pulsions et ne connaît d’autre boussole que son « bon plaisir ». Parce qu’il n’a réussi ni à comprendre la loi sociale et son utilité – elle n’est pour lui qu’un désagréable obstacle à la jouissance –, ni à se construire des repères et des idéaux capables de l’aider à se mettre à lui-même des limites. A se dire par exemple : « Ce serait facile de prendre l’argent de cette vieille femme, mais je ne le ferai pas. Parce que si je faisais ça, je ne pourrais plus me regarder dans un miroir. »

ado

Cette impossibilité n’est pas le fait d’une défaillance constitutionnelle, car la maîtrise de ses pulsions, la prise en compte des autres, la compréhension des règles morales et de la loi ne sont en rien naturelles et innées. Elles s’apprennent. Pas à pas. Par l’éducation. Eduquer un enfant ne consiste pas à faire du dressage, c’est-à-dire à le contraindre par la force, la peur ou quelque chantage affectif, à réprimer ses envies et à se soumettre. Il s’agit, au contraire, de lui permettre d’être acteur de sa propre « civilisation ». Il faut qu’il comprenne les règles et les intériorise, mais soit surtout, au bout du compte, content de cette opération, conscient d’avoir, en renonçant au « bon plaisir », non pas perdu mais gagné ; d’avoir conquis le droit à des plaisirs jusque-là inconnus. Celui de l’échange avec les autres : « Depuis que je ne les frappe plus, mes copains ont envie de jouer avec moi » ; de la fierté de soi : « J’en ai bavé pour préparer ce contrôle mais j’ai eu 15 ! », etc.

Le rôle des parents est essentiel

L’enfant n’a pas besoin de leçons de morale mais d’une présence continuelle et vigilante dès son plus jeune âge et à propos des choses les plus infimes du quotidien. Les transgressions des enfants, en effet, portent toujours d’abord sur de petites choses. Et elles sont toujours pour eux une façon – inconsciente – d’interroger l’adulte sur les limites. Dès lors, si celui-ci ne dit mot (sous prétexte que l’enfant est encore petit ou la chose pas grave), il est supposé consentir. Or, consentir à ce qu’un enfant de 3 ans vole un œuf, c’est accepter qu’il vole un bœuf quand il sera devenu assez grand pour le faire…

La tâche des parents consiste donc à poser des limites claires, à en expliquer le sens, mais aussi à en exiger le respect et à sanctionner les transgressions. Mais l’éducation se fait aussi par l’exemple. L’enfant, en effet, prend pour modèle :

  • La façon dont ses parents le traitent.
  • La façon dont il les voit se conduire : un père qui se gare « sur les clous » et frappe le piéton qui proteste donne à son enfant une « leçon » inoubliable…
  • Et – ce qui complique encore les choses – leur rapport inconscient aux limites. La fascination inconsciente d’un parent pour la transgression peut conduire son enfant à transgresser.
    Il faut enfin noter le rôle essentiel du père, dont les témoignages soulignent l’absence. Il est celui qui vient en tiers entre la mère et son enfant, l’autorité à laquelle elle peut faire appel pour régler les conflits avec lui, et ce recours est fondamental. C’est lui qui initie l’enfant au fonctionnement de la société. Car, comme le père, la loi s’interpose entre les individus et leur permet de régler leurs différends autrement que par la force.

enfant de l'eau

Défaillances parentales et problèmes sociaux

Pour des raisons qui tiennent toujours à leur histoire personnelle, de nombreux parents ne parviennent pas à faire ce travail d’éducation de leur enfant. Leurs défaillances sont toujours lourdes de conséquences, et le sont plus encore dans les milieux défavorisés, où les problèmes sociaux s’additionnent à elles et en décuplent les effets.

Il n’est pas facile pour un enfant de se construire avec, pour seuls modèles, le chômage, l’exclusion et l’humiliation des deux générations qui le précèdent. De comprendre l’intérêt des limites s’il ne connaît que celles, injustes, qu’impose la pénurie.

La lutte contre la délinquance passe donc par un travail de prévention. Il implique d’agir à la fois :

Au niveau de la société. Et, à cet égard, le rôle de l’école est fondamental, comme le souligne l’inspecteur d’académie que nous avons interrogé. Elle est le lieu où l’on peut repérer les familles à problèmes et les orienter vers une aide. Elle peut permettre aux enfants l’accès aux repères que leurs familles ne peuvent pas leur donner, et à la culture, arme essentielle contre « l’animalité ».

Au niveau des familles. Mais pour être efficace, le travail avec les familles devrait prendre en compte trois impératifs. Il faudrait :
– se donner les moyens de cerner, dans le détail, la dynamique interne de chaque famille et l’histoire personnelle de chacun des parents afin de comprendre ce qu’ils répètent ;
– prendre en charge les enfants très tôt (avant 6 ans) ;
– et aller très vite. Un enfant est un être en construction. Plus on tarde à intervenir et plus il se construit de travers…

Mais il faudrait aussi sortir, par rapport aux parents, de l’alternative « aider ou punir », cesser d’opposer l’écoute à la sanction. Les parents qui ne peuvent pas éduquer leurs enfants sont eux-mêmes des enfants qui n’ont pas été éduqués. Si la société veut les aider, il faut qu’elle se donne les moyens de les éduquer. Comme on éduque les enfants, c’est-à-dire en écoutant, en parlant, en expliquant, mais aussi en sanctionnant quand, malgré toutes les explications, les limites continuent à être transgressées.

garçon boudeur

Sanctionner comment ?

Certainement pas par la prison ou la suppression des allocations familiales, car cela ne peut en rien aider les enfants. Au contraire. Mais en posant clairement que le droit d’élever soi-même ses enfants n’est pas imprescriptible et qu’il peut être remis en cause si l’éducation est par trop absente. Mais l’on touche là au point de butée essentiel de la lutte contre la délinquance. Tant que l’on considérera les parents comme « propriétaires » de leurs enfants, on ne pourra garantir à ceux-ci le droit qui est pour eux le plus essentiel : le droit à l’éducation.

On ne parviendra donc pas à prévenir la délinquance et l’on se retrouvera, comme aujourd’hui, pris dans la spirale infernale et absurde qui consiste à traiter des enfants comme des criminels adultes (sanctions pénales dès 10 ans, détention provisoire dès 13 ans). A l’âge où – l’ordonnance de 1945 l’avait fort bien compris – ils relèvent non pas de la répression mais de l’éducation. On continuera à punir (de plus en plus) les enfants pour ne pas mettre en cause les parents…

Source : Magazine « Psychologie »

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