La simplicité de l’amour

 

 Un homme en robe de sannyasi venait tous les matins cueillir des fleurs sur les branches des arbres d’un jardin tout proche. Les mains et les yeux remplis de  convoitise, il cueillait toutes les fleurs à sa portée. Il s’apprêtait visiblement à les offrir à quelque image morte, sculptée dans la pierre. Les fleurs étaient tendres et belles, à peine écloses sous le soleil du matin, et au lieu de les cueillir avec délicatesse, il les arrachait d’un geste brutal, dépouillant le jardin de tous ses trésors. Son dieu réclamait des fleurs à profusion – une profusion de vie à l’intention d’une image morte figée dans la pierre…

enfant par la main

Un autre jour, je remarquai de jeunes garçons en train de cueillir des fleurs. Elles n’étaient pas destinées à un quelconque dieu: ils bavardaient entre eux et arrachaient les fleurs sans même y songer, pour les jeter ensuite. Vous êtes-vous déjà surpris à faire les mêmes gestes? Pourquoi faites-vous cela? Tout en marchant, vous arrachez une brindille, vous l’effeuillez, puis vous la jetez. N’avez-vous jamais repéré ce genre d’action inconsidérée de votre part? Les adultes font de même, ils ont leur propre façon d’exprimer leur brutalité intérieure et cet effroyable manque de respect envers tout ce qui vit. Inoffensifs en paroles, mais destructeurs en actes, voilà ce qu’ils sont.

On peut comprendre que vous cueilliez une fleur ou deux pour les mettre dans vos cheveux, ou pour les donner à quelqu’un avec amour ; mais pourquoi les mettre en pièces ? Les adultes sont laids, avec leur ambition, ils se massacrent et se corrompent les uns les autres dans la guerre et par l’argent. Ils commettent des actes hideux, chacun à sa façon, et apparemment les jeunes, ici comme ailleurs, leur emboîtent le pas. L’autre jour, je me promenais avec l’un des garçons de l’école, et notre regard est tombé sur une pierre au milieu de la route. Quand j’ai ôté la pierre, il m’a demandé: «Pourquoi avez-vous fait cela ? » Que conclure, sinon à un manque de considération et de respect de sa part? Vous manifestez du respect sous le coup de la peur, n’est-ce pas ?

Vous vous levez promptement quand un adulte entre dans la classe, mais ce n’est pas du respect, c’est de la crainte ; si vous éprouviez un vrai respect, vous ne détruiriez pas les fleurs, vous ôteriez la pierre de la route, vous prendriez soin des arbres et vous participeriez à l’entretien du jardin. Mais, jeunes ou vieux, nous n’avons aucun sentiment de considération. Pourquoi ? Est-ce parce que nous ignorons ce qu’est l’amour ? Comprenez-vous ce qu’est l’amour tout simple ? Je ne parle pas de la complexité de l’amour sexuel, ni de l’amour de Dieu, mais juste de l’amour, du fait d’être tendre et réellement doux dans notre attitude envers toute chose. Chez vous, vous ne recevez pas toujours ce simple amour, vos parents sont trop occupés ; il se peut que chez vous il n’y ait pas d’affection réelle, pas de tendresse, et donc vous arrivez ici avec ce capital d’insensibilité derrière vous, et vous vous comportez comme tous les autres. Comment faire éclore la sensibilité ? Pas question d’instaurer des règles interdisant de cueillir des fleurs, car lorsqu’il n’y a que des règlements pour vous freiner, la peur est là. Mais comment faire pour que naisse cette sensibilité qui vous rend attentifs à ne faire de mal ni aux gens, ni aux animaux, ni aux fleurs ?

Est-ce que tout ceci vous intéresse ? Ce serait souhaitable. Car si vous ne trouvez aucun intérêt à être sensible, autant être mort – et la plupart des gens le sont déjà. Ils ont beau prendre trois repas par jour, avoir un travail, procréer, conduire une voiture, porter de beaux vêtements, la plupart d’entre eux sont morts – ou c’est tout comme. Être sensible – savez-vous ce que cela signifie ? Bien sûr, cela veut dire éprouver de la tendresse envers les choses: intervenir quand on voit un animal souffrir, ôter une pierre du chemin parce qu’il est foulé par tant de pieds nus, ramasser un clou sur la route pour éviter une crevaison à un automobiliste. Être sensible, c’est être ému par les gens, les oiseaux, les fleurs, les arbres – pas parce qu’ils vous appartiennent, mais juste parce que vous êtes conscients de l’extraordinaire beauté des choses. Comment susciter cette sensibilité ?

Dès l’instant où l’on est profondément sensible, on cesse tout naturellement de cueillir les fleurs, on a un désir spontané de ne rien détruire, de ne faire de mal à personne, autrement dit, d’éprouver réellement du respect, de 1’amour. Aimer est la chose qui compte le plus au monde. Mais qu’entendons-nous par « amour » ? Quand vous aimez quelqu’un parce que cette personne vous aime en retour, ce n’est  assurément pas de l’amour. Aimer, c’est avoir cet extraordinaire sentiment d’affection sans rien demander en retour. Vous avez beau être très doués, réussir tous vos  examens, avoir un doctorat et décrocher une belle situation, si vous n’avez pas cette sensibilité, ce sentiment de simple amour, votre coeur restera vide et vous serez malheureux pour le restant de votre vie.

Il est donc essentiel d’avoir le coeur empli de ce sentiment d’affection, car alors vous ne détruirez pas, vous ne serez pas sans pitié, et il n’y aura plus de guerres. Alors vous serez des êtres humains heureux ; et parce que vous serez heureux, vous ne prierez pas, vous ne chercherez pas Dieu, car ce bonheur même est Dieu.

Mais comment cet amour va-t-il naître ? L’amour doit, bien sûr, venir d’abord de l’éducateur, de l’enseignant. Si, en plus des informations qu’il vous dispense sur les mathématiques, la géographie ou l’histoire, le professeur a en lui ce sentiment d’amour et qu’il en parle, s’il retire spontanément le caillou du chemin et ne laisse pas le domestique faire toutes les sales corvées, si dans sa conversation, dans son travail, dans ses jeux, ou quand il mange, quand il est avec vous ou quand il est seul, il ressent cette chose étrange, et vous la fait remarquer à de multiples reprises, alors vous aussi saurez ce qu’aimer veut dire.

enfant fleur

On a beau avoir la peau claire, un beau visage, porter un joli sari ou être un grand athlète – sans amour dans le coeur on est un être humain abominable, dont la laideur dépasse toute mesure. Mais quand on aime, que le visage soit beau ou ordinaire, il rayonne de splendeur. Aimer est ce qu’il y a de plus grand dans la vie ; et il est très important de parler de l’amour, de l’éprouver, de le nourrir, de le chérir, sinon il a tôt fait de se dissiper, car le monde est tellement cruel. Si vous n’éprouvez pas d’amour tandis que vous êtes jeunes, si vous ne regardez pas avec amour les gens, les animaux, les fleurs, en grandissant vous constaterez que votre vie est vide ; vous serez très seuls, et l’ombre noire de la peur vous suivra toujours. Mais dès que vous aurez dans votre coeur cette chose extraordinaire qu’on appelle l’amour, et que vous en goûterez la profondeur, les délices, l’extase, vous découvrirez que pour vous le monde est transformé.

QUESTION : Comment se fait-il que tant de personnes riches et importantes soient invitées aux réunions de l’école ?

KRISHNAMURTI : Et vous, qu’en pensez-vous ? Vous n’avez pas envie que votre père soit quelqu’un d’important ? Vous n’êtes pas fier, s’il devient député et qu’on parle de lui dans les journaux ? S’il vous emmène vivre dans une grande maison, ou s’il part en Europe et revient le cigare aux lèvres, vous n’êtes pas content ?

Les gens riches et ceux qui sont au pouvoir sont très utiles aux institutions.  L’institution les flatte, et ils agissent en sa faveur, cela marche dans les deux sens. Mais la question ne se limite pas à savoir pourquoi l’école invite les gens importants à ses réunions, elle est de savoir pourquoi vous aussi, vous voulez devenir un  personnage important, ou pourquoi vous voulez épouser l’homme le plus riche, le plus connu, le plus beau. N’avez-vous pas tous envie d’être grands dans un sens ou un autre ? Or quand vous avez ces désirs, les graines de la corruption sont déjà plantées en vous.

Laissons de côté pour l’instant la question de savoir pourquoi l’école invite les riches, car il y a aussi des gens pauvres à ces réunions. Mais lequel d’entre vous s’assied à coté des pauvres, des villageois ? Vous? Avez-vous remarqué cet autre fait  extraordinaire: les sannyasi veulent être bien en évidence, et ils jouent des coudes pour être assis au premier rang. Nous avons tous envie de prééminence, de reconnaissance.

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Le vrai brahmane est celui qui ne demande rien à personne, pas parce qu’il est fier, mais parce qu’il est à lui-même sa propre lumière ; mais tout cela, nous l’avons perdu. On raconte cette merveilleuse histoire à propos d’Alexandre le Grand lorsqu’il vint en Inde. Ayant conquis le pays, il voulut rencontrer le Premier ministre qui avait instauré un ordre si parfait sur le territoire et avait suscité une telle honnêteté, une telle incorruptibilité parmi le peuple. Quand le roi expliqua que le Premier ministre était un brahmane qui avait regagné son village, Alexandre demanda à le voir. Le roi envoya chercher le Premier ministre, mais il refusa de venir, car cela ne l’intéressait pas de se faire valoir auprès de quiconque. Malheureusement, nous avons perdu cet état d’esprit. Nous sommes intérieurement vides, ternes, tristes, ce qui fait de nous, psychologiquement parlant, des mendiants à la recherche de quelqu’un ou de quelque chose qui nous nourrisse, qui nous donne de l’espoir, qui nous soutienne, voilà pourquoi nous rendons laides les choses normales.

Il n’y a rien à redire si un fonctionnaire de haut rang vient poser la première pierre d’un bâtiment: quel mal y a-t-il à cela ? Mais ce qui est corrupteur, c’est toute une mentalité derrière ces pratiques. Vous n’allez jamais rendre visite aux villageois, n’est-ce pas ? Vous ne leur parlez jamais, vous ne compatissez pas à leur sort, vous ne constatez pas de vos propres yeux le peu qu’ils ont à manger, leurs interminables journées de travail, jour après jour, sans repos ; mais parce qu’il se trouve que j’ai montré du doigt certaines choses, vous êtes prêts à critiquer les autres. Ne restez pas assis là à critiquer, c’est une attitude vaine, mais allez constater vous-même les conditions de vie dans les villages, et faites quelque chose là-bas: plantez un arbre, parlez aux villageois, invitez-les ici, jouez avec leurs enfants. Alors vous découvrirez qu’un nouveau type de société verra le jour, parce que l’amour sera présent dans le pays.

Une société sans amour est comme une terre sans rivières, c’est un désert ; mais là où il y a des rivières, la terre est fertile, elle est terre d’abondance et de beauté. Nous grandissons presque tous sans amour, c’est pourquoi nous avons créé une société aussi hideuse que ceux qui y vivent.

Extrait Chapitre 22 – « Le sens du bonheur » Jiddu krishnamurti aux éditions Fr.Loisirs 1986

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité, de citer l’auteur, les sources, et le site de Francesca : https://prendresoindenosenfantsquantiques.wordpress.com/

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