LES LIENS A LA MERE

 

Le fils comme la fille forment avec la mère un inévitable premier couple fondateur qui va fortement colorer la vie affective.

Comment s’est opéré le passage de la dépendance absolue à l’indépendance ? Maman a-t-elle facilité, favorisé la sortie du nid ou au contraire barricadé toutes les sorties ? Les besoins vécus dans la dépendance ont-ils été satisfaits ou le sentiment de frustration a-t-il été dominant ? Maman est-elle une bonne mère ou une mauvaise mère?  Quelle est l’idée majeure qui va émerger des expériences de l’enfance ? Les mauvais souvenirs l’emportent-ils sur les bons ? Maman est-elle partie, est-elle morte prématurément, s’est-elle désintéressée de l’enfant, créant un sentiment d’abandon, une peur compulsive de l’abandon ? S’est-elle au contraire sur-occupée de l’enfant, le couvant en permanence, créant une fragilité, une dépendance et finalement la même peur de l’abandon?

Tout déséquilibre va engendrer des déséquilibres. Si la mère s’occupe de ses enfants dans un esprit sacrificiel, elle reniera un certain nombre de ses besoins propres et cette personnalité reniée interposera une ombre de frustration parfois violente entre elle et ses enfants. Si la mère ne s’occupe que de sa carrière ou de ses amours, elle reniera son désir nourricier à l’égard de ses enfants et une culpabilité souterraine viendra tout ronger sur son passage.

Comment faire pour retrouver une santé relationnelle quand on est un enfant blessé par une mère indifférente ou au contraire possessive ? Comment ne pas traîner toute sa vie ce déséquilibre ? On pourrait parler là de blessure initiale.

repas

Elle n’est généralement pas connue, on la porte, on la cache et plus on la cache, plus elle s’exhibe aux yeux des autres. Nous sommes les seuls à ne pas la voir. Nous construisons toutes sortes d’échafaudages pour ne pas nous mettre en face d’elle, nous répétons obstinément les mêmes erreurs, nous affrontons et réaffrontons le monstre intérieur en prenant bien soin d’être sans défense, nourrissant le fol espoir d’être vainqueur et préparant sournoisement notre défaite. Tous les fils et filles d’une blessure à la mère cultivent cette dualité perverse victime/bourreau à l’intérieur d’eux, jeu qu’ils ont intériorisé à partir d’un rapport de force extérieur : je suis la victime de maman et je suis son bourreau. J’ai faim (victime), je pleure (bourreau), je n’ai pas faim et tu me forces (victime), je renverse mon assiette (bourreau).

La plupart adoptent aussi, par une forme de fidélité, la personnalité reniée de la mère : si la mère a été une femme de devoir, certains tenteront d’être de joyeux lurons, des marginaux insouciants. D’autres, au contraire, adopteront une copie conforme de son comportement. Il est courant aussi d’entendre dire qu’un homme cherche une femme qui ressemble à sa mère, qu’une fille épouse sa mère dans l’homme qu’elle choisit. C’est avec cette répétition qui se fait à notre insu qu’il importe de rompre.

Quand Jean épouse Isabelle, il ne cherche pas en elle une maman, il vit la fusion amoureuse, le désir toujours renouvelé, il est sans cesse en demande par rapport à elle. Par ailleurs son ambition professionnelle le pousse à investir beaucoup de temps et d’énergie dans son travail, ce qui lui permet de contrebalancer cette passion pour Isabelle. La partie de lui qui se veut autonome n’aime pas cette dépendance amoureuse, il redoute d’explorer son abandon au plaisir et au désir, il se réfugie dans une activité forcenée, il laisse parler en lui l’activiste au détriment de l’enfant joueur et magicien. Il se repose sur le statut du mariage : Isabelle est à lui, Isabelle est à la maison; peu à peu l’image de la mère vient se glisser sur l’image de l’amante.

Toute femme qui aime un homme devrait s’intéresser à la mère de cet homme et à leurs rapports. La mère de Jean est infirme, elle se déplace avec difficulté et Jean s’est toujours considéré au service de sa mère, une sorte de chevalier servant.

Comme tel il s’est toujours senti utile, valorisé mais aussi prisonnier. Il a choisi le métier de docteur, qui répond à ce destin de sauveur dont il s’est senti investi dès l’enfance. Dans cette optique il a souvent renoncé à écouter ses propres besoins, son côté ludique. La bonne mère qu’il aime et protège comme elle l’aime et le protège est aussi la mauvaise mère geôlière.

Cette ombre commence à se poser sur Isabelle, qui vit ce malaise sans le comprendre. Isabelle se tourne vers un autre homme pour continuer à vivre cette ardeur amoureuse qu’elle ne trouve plus auprès de jean. Pour lui le réveil est brutal, la blessure féroce car sa première femme l’a déjà quitté. Maman elle-même ne l’a-t-elle pas trahi ? Tous les êtres ne vivent-ils pas une forme de trahison de cette mère qui s’éloigne toujours de l’enfant, qui vaque à ses occupations, qui dort avec quelqu’un d’autre et qui de temps en temps revient et vous prend dans ses bras ?

Cette mère qui est à moi est aussi celle qui porte d’autres enfants dans son ventre, qui les allaite et les soigne. Aucun de nous n’échappe à cette blessure de la séparation spatiale et temporelle dans l’amour. Nous qui avons connu la présence constante dans le ventre maternel, nous qui avons eu nos besoins satisfaits instantanément, nous allons découvrir la frustration de l’attente. Nous allons marcher pour rejoindre maman, puis nous allons découvrir que nous marchons aussi pour d’autres rencontres, et pour notre plaisir.

Notre autonomie se construit pour répondre à cette frustration première. Certains êtres en restent plus marqués que d’autres et se méfieront compulsivement de toute nouvelle dépendance. Les rapports à la mère seront fortement ambivalents, désir de fusion et désir d’indépendance. Nous allons tout faire pour que maman nous emprisonne et nous allons nous révolter contre ces barreaux psychiques. Certains êtres, hommes ou femmes, restent coincés toute leur vie dans cette première étape et ne parviennent pas à vivre avec quelqu’un. La place occupée de façon originelle ne s’est jamais libérée.

Jean, lui, n’est pas de ceux-là mais souterrainement et à son insu il nourrit la croyance qu’une femme ne peut que le trahir et il se conduit de telle sorte qu’il vérifie sa croyance. Passé les premières vagues de la passion, il a bien trop peur du sexe et des sentiments pour ne pas désinvestir la relation au profit de sa vie professionnelle. La jeune femme délaissée et déçue cherche l’amour ailleurs pour que le feu de la passion ne s’éteigne pas. Jean avait choisi Isabelle précisément parce qu’elle incarnait une féminité forte, épanouie. Mais confinée à la maison et sans travail, Isabelle devenait une femme à protéger comme sa mère…

Dans le jeu des polarités, maman faible demandait un petit garçon fort, mais un petit garçon à son service, donc un fils de la mère fort en un sens, faible en un autre. Avec sa compagne, Jean va tendre à explorer ce même axe dans lequel il est en déséquilibre. Je cherche une femme forte dont je puisse m’éloigner sans culpabilité et qui soit là quand je reviens. Mais Isabelle n’est ni si forte ni fidèle. Elle  » craque  » pour un autre. En pleine blessure rouverte, Jean commence à tourner en rond et à se taper la tête contre les murs. Son métier lui offre une échappatoire et il s’autorise pour la première fois à ressentir les courants qui peuvent circuler entre lui et ses jolies clientes, entre lui et une cliente particulièrement jolie. Il rencontre Julia, vingt ans. L’amour et le désir.

Isabelle, elle, a fait un tour de manège. La souffrance de Jean lui a permis d’accélérer la traversée des illusions et déjà elle sait que cette passion-là n’était qu’un feu de paille, qu’elle choisit Jean. Trop tard, il a tourné la tête dans une autre direction. Isabelle traverse à son tour sa blessure. Son rapport à la mère est particulièrement conflictuel. Elle s’est construite contre elle et elle a le sentiment de ne devoir qu’à elle seule son salut face à une mère menaçante et dévorante. Elle ne lui a toujours pas pardonné ses souffrances d’enfant en manque d’amour. Désormais l’ombre de la mauvaise mère vient planer sur jean. Isabelle trouve en lui le bourreau idéal qui rappelle la mère. Elle entame un ballet de fascination et de révolte, cherchant désespérément la sortie. Elle devient de plus en plus dépendante financièrement et effectivement, comme cette mère handicapée…

Jean se retrouve entre sa femme et son amante comme entre son devoir et son plaisir, entre ses engagements et ses nouveaux désirs, entre le bon fils d’hier et ce nouvel homme, ce père symbolique qu’il tend à être. Derrière toutes les situations la conscience continue patiemment son parcours d’évolution, tend à comprendre et à éclore. Ce couple en difficulté est constitué de deux êtres en pleine transformation.

En ne tenant compte que de la souffrance vécue dans la passion et la jalousie on pourra lire cette situation de manière dramatique. Du point de vue de la conscience, deux personnes rejouent des blessures anciennes, cherchent à guérir et à trouver de nouvelles ressources. Si très souvent nous répétons encore et encore des scénarios qui se ressemblent, c’est que nous voulons entrer dans notre problématique pour mieux en ressortir.

Helena Phil, Willow Voges-Fernandes, Vivien Ciskowski, Levin Liam
Famille

Seule la prise de conscience et l’acceptation profonde d’une faiblesse peuvent nous sauver de souffrances répétitives. L’expérience fait parfois son oeuvre, mais on peut gagner beaucoup de temps en s’éclairant par l’intermédiaire de la conscience neutre d’un thérapeute. C’est en prenant support sur lui qu’on trouvera la bonne distance, le nouveau point de vue, le recul nécessaire. Jean et Isabelle vont-ils rester ensemble ?

Quoi qu’il en soit, ils grandissent et apprennent à aimer l’autre pour sa beauté et son authenticité. Ils sont allés voir un thérapeute, ils apprennent à connaître qui ils sont, pour eux-mêmes et pour l’autre, et peu à peu la petite graine de la sagesse, de l’autorité intérieure, commence à pousser. Ils vont changer de besoin au niveau de l’amour. L’autre ne sera plus la béquille de leur manque, l’autre sera un compagnon de jeu pour amplifier le bonheur d’exister. C’est bien quand tu n’es pas là et c’est tellement mieux encore quand tu es là. Avec toi et sans toi, d’un pôle à un autre, apprendre à être bien seul et à être bien avec la personne aimée. Apprendre à connaître son talon d’Achille, sa blessure secrète et à ne pas revivre systématiquement sa réactivation dramatique, destructrice. Apprendre à se tenir droit et en équilibre, centré comme un soleil.

Chacun de nous a besoin de connaître sa blessure à la mère pour ne pas projeter sur son compagnon ou sa compagne l’ombre de la mauvaise mère.

Dans la tension de ses pôles féminins, que cherche Jean ? Il veut grandir, passer de son statut de fils de la mère au statut de père, puis à un stade plus androgynique.

Dans son rôle de femme blessée, Isabelle revit la fille blessée, elle cherche sa force de Grande Déesse, et elle cherche aussi accès à sa complétude à travers l’émergence de sa partie masculine.

Le féminin de Jean est à l’image de sa mère, amputé de certaines possibilités, dépendant et inquiet, et cette image tend un piège à Isabelle qui peut ou non y tomber, c’est-à-dire s’affaiblir.

Le masculin d’Isabelle est faible, manque de confiance dans ses capacités de réalisation, de stabilité aussi, et cette image tend un piège à jean qui peut ou non y tomber, c’est-à-dire échouer.

Encore et toujours, la conscience cherche l’occasion d’acquérir plus de plénitude et plus de bonheur. Mais tant que le dessein n’est pas conscient, les vieilles souffrances, les vieux manques rejouent des scénarios d’échec. Le couple archaïque que nous formons tous avec maman conditionne la suite de notre vie affective tant que nous n’avons pas décidé de nous mettre en face de notre vulnérabilité.

PAULE

Extrait de PAULE SALOMON: La sainte folie du couple, Paris. Albin Michel, 1994. –

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité et d’en citer la source   :   https://prendresoindenosenfantsquantiques.wordpress.com/

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :