La confiance de l’innocence

Je crois que nous aurions intérêt à examiner ce qu’est la confiance et comment elle naît.

C’est à travers l’initiative que naît la confiance ; mais l’initiative restreinte à un schéma donné ne fait naître que la confiance en soi, qui est tout à fait différente de la confiance étrangère à l’ego. Savez-vous ce que signifie avoir confiance ? Si vous faites quelque chose de vos propres mains, si vous plantez un arbre et le regardez grandir, si vous peignez un tableau ou écrivez un poème, ou, devenu plus âgé, si vous construisez un pont ou exercez de façon admirable des responsabilités administratives, cela vous donne confiance en vos capacités d’action. Mais la confiance telle que nous la connaissons actuellement reste dans l’enclos de cette prison que la société – qu’elle soit communiste, hindoue ou chrétienne – a édifiée autour de nous.

L’initiative qui s’exerce dans l’enceinte de la prison suscite en effet une certaine confiance, car vous vous sentez capables de faire certaines choses: concevoir un moteur, être un très bon médecin, un excellent scientifique, etc. Mais ce sentiment de confiance qui va de pair avec la capacité à réussir dans le cadre des structures sociales, ou à réformer, à donner plus de lumière, à décorer l’intérieur de la prison, est en réalité de la confiance en soi: vous savez que vous êtes capables de faire quelque chose, et lorsque  vous le faites, vous vous sentez importants. Au contraire, lorsque c’est à travers l’investigation et la compréhension que vous rompez avec les structures sociales dont vous faites partie, il apparaît alors une forme de confiance totalement différente et dénuée de toute sensation de notre propre importance ; et si nous parvenons à comprendre la différence entre les deux – entre la confiance en soi et la confiance étrangère à l’ego -, je crois que cette distinction aura une grande portée dans notre vie.

Quand vous êtes doués pour un sport, comme le badminton, le cricket ou le football, vous avez un certain sentiment de confiance, n’est-ce pas ? Cela vous donne le sentiment d’être plutôt bons. Si vous trouvez rapidement la solution à des problèmes mathématiques, cela aussi engendre un sentiment d’assurance. Quand la confiance naît d’une action qui a lieu dans le cadre des structures sociales, elle s’accompagne toujours d’une étrange arrogance, ne trouvez-vous pas? La confiance de celui qui sait faire, qui est capable d’obtenir des résultats, est toujours teintée de cette arrogance de l’ego, du sentiment que « C’est moi qui l’ai fait ». Ainsi, dans l’acte même d’obtenir des résultats, de susciter une réforme sociale à l’intérieur de la prison, il y a l’arrogance de l’ego, le sentiment que c’est moi qui ai fait cela, que mon idéal a de la valeur, que mon groupe a réussi. Ce sentiment du « moi » et du « mien » va toujours de pair avec la confiance qui s’exprime dans l’enceinte de la prison sociale.

enfant (2)

Vous avez sans doute remarqué à quel point les idéalistes sont arrogants. Les leaders politiques qui obtiennent certains résultats, qui réussissent de grandes réformes – n’avez-vous pas remarqué comme ils sont imbus d’eux-mêmes et se rengorgent en parlant de leurs idéaux et de leurs réussites? Ils sont au plus haut dans leur propre  estime.

Lisez quelques discours politiques, observez certains de ceux qui se disent réformateurs, et vous verrez que dans le processus même de réforme ils cultivent leur ego ; leurs réformes, si étendues qu’elles soient, restent limitées au cadre de la prison, elles sont donc destructrices et en définitive apportent à l’homme un surcroît de  souffrances et de conflits. Si vous percevez lucidement toutes ces structures sociales, ces schémas collectifs que nous appelons la civilisation – si vous pouvez comprendre tout cela et vous en dégager, abattre les murs de la société qui est la vôtre et vous en arracher, que vous soyez hindou, communiste ou chrétien, vous vous apercevrez alors qu’il naît en vous une confiance qui n’est pas polluée par ce sentiment d’arrogance.

C’est la confiance de l’innocence. Elle est comme la confiance d’un enfant qui est si totalement innocent qu’il est prêt à tout essayer. C’est cette confiance innocente qui fera éclore une nouvelle civilisation ; mais cette confiance-là ne peut pas voir le jour tant que vous restez prisonniers des schémas sociaux établis. Écoutez très attentivement. L’orateur n’a pas la moindre importance, ce qui compte, c’est que vous compreniez la vérité de ses propos. En définitive, c’est cela l’éducation, n’est-il pas vrai? L’éducation n’a pas pour rôle de vous ajuster aux schémas sociaux, mais au contraire de vous aider à comprendre complètement, pleinement ces schémas et de vous en dégager afin d’être un individu dépourvu de toute arrogance de l’ego: vous avez confiance parce que vous êtes réellement innocents.

N’est-il pas tragique que notre unique préoccupation, ou presque, soit de savoir comment nous insérer dans la société, ou comment la réformer? Avez-vous remarqué que la plupart des questions que vous avez posées reflètent cette attitude ? Vous dites, en fait: « Comment m’insérer dans la société ? Que diront mon père et ma mère, et que se passera-t-il si je ne le fais pas ? » Une telle attitude détruit le peu de confiance ou le peu d’esprit d’initiative que vous pourriez avoir. Et vous quittez l’école et  l’université comme autant d’automates, hautement efficaces, peut-être, mais sans la moindre flamme créatrice. Voilà pourquoi il est si important de comprendre la  société, l’environnement dans lesquels on vit, et, par ce processus de compréhension, de rompre les liens avec tout cela.

Le problème est le même dans le monde entier. L’homme cherche une nouvelle réponse, une nouvelle approche de la vie, car les voies anciennes sont en décadence, que ce soit en Europe, en Russie ou ici. La vie est un perpétuel défi, et ne faire  qu’instaurer un ordre économique meilleur n’est pas la réponse totale à ce défi, qui est perpétuellement neuf ; et quand des cultures, des peuples, des civilisations sont incapables de répondre en totalité à ce défi de l’inédit, ils sont anéantis. Si vous ne recevez pas une éducation digne de ce nom, et si vous n’avez pas cette extraordinaire confiance de l’innocence, vous serez inévitablement absorbés par le collectif et noyés dans la médiocrité. Vous ferez étalage de vos diplômes sur vos cartes de visite, vous vous marierez, vous aurez des enfants et c’en sera fini de vous.

En réalité, nous avons pratiquement tous peur. Vos parents ont peur, vos éducateurs ont peur, les gouvernements et les religions ont peur que vous deveniez un individu à part entière, car ils veulent tous que vous restiez bien à l’abri au sein de la prison que sont les influences de l’environnement et de la culture. Mais seuls les individus qui brisent le carcan des schémas sociaux en les comprenant, et qui cessent par conséquent d’être prisonniers du conditionnement de leur propre esprit – seuls ceux-là sont en mesure de faire éclore une nouvelle civilisation, et non ceux qui ne font que se conformer aux schémas en place, ou qui résistent à un moule donné parce qu’ils ont été moulés dans un autre. La quête de Dieu ou de la vérité ne consiste pas à demeurer dans la prison, mais plutôt à comprendre la prison et à s’en échapper – et ce mouvement vers la liberté crée une nouvelle culture, un monde différent.

l'amour

QUESTION : Pourquoi tenons-nous à avoir un compagnon ? 

KRISHNAMURTI : Une jeune fille demande pourquoi nous voulons avoir un compagnon.

Pourquoi, en effet, a-t-on besoin d’un compagnon ou d’une compagne ? Peut-on vivre seul dans ce monde, sans mari ou femme, sans enfants, sans amis ? La plupart des gens sont incapables de vivre seuls, ils ont donc besoin de compagnons. Vivre seul suppose une immense intelligence – or vous devez être seule pour trouver Dieu, découvrir la vérité. Certes, c’est agréable d’avoir un compagnon, un mari ou une femme, et aussi d’avoir des bébés ; mais voyez-vous, nous nous perdons dans tout cela, nous nous perdons dans la famille, dans le travail, dans la triste monotonie routinière d’une existence décadente. Nous nous y habituons, et l’idée de vivre seul devient quelque chose d’épouvantable et qui nous fait peur. Nous avons le plus souvent investi toute notre foi en une seule chose, mis tous nos oeufs dans le même panier, et nos vies n’ont aucune richesse en dehors de nos compagnons, de notre famille et de notre travail.

Mais si notre vie est pleine de richesse – pas une richesse liée à l’argent ou aux connaissances, qui est à la portée de tout le monde, mais cette richesse qui est le mouvement de la réalité sans commencement ni fin – alors le compagnonnage devient une question accessoire. Mais notre éducation ne nous apprend pas à vivre seuls.

Vous arrive-t-il jamais d’aller vous promener seul ? C’est pourtant essentiel de sortir seul, de s’asseoir sous un arbre – sans livre et sans autre compagnon que soi-même – et d’observer la chute d’une feuille, d’entendre le clapotis de l’eau, le chant du  pêcheur, d’observer l’envol d’un oiseau, et de vos propres pensées, l’une pourchassant l’autre à travers l’espace de votre esprit. Si vous êtes capable de rester seule et  l’observer ces choses, alors vous découvrirez de fabuleuses richesses qu’aucun gouvernement ne pourra taxer, qu’aucune intervention humaine ne pourra corrompre, et qui ne pourront jamais être détruites.

Extrait Chapitre 12, Le Sens du Bonheur – 1963– Editions Fr.Loisirs

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité, de citer l’auteur, les sources, et le site de Francesca : https://prendresoindenosenfantsquantiques.wordpress.com/  

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